Héroïnes de l’ombre : ces béninoises qui défient les métiers dits ‘’masculins’’ (enquête)

Bien installées sur leurs tricycles chargés d’outils lourds de travail, casque soigneusement vissé sur la tête, gilet de haute visibilité, lourdes couronnes de câbles à bout de bras ou en bandoulière, une échelle pesant des dizaines de kg sur les épaules, le tout dans un accoutrement totalement solide, comme pour dire, nous sommes prêtes pour…

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Bien installées sur leurs tricycles chargés d’outils lourds de travail, casque soigneusement vissé sur la tête, gilet de haute visibilité, lourdes couronnes de câbles à bout de bras ou en bandoulière, une échelle pesant des dizaines de kg sur les épaules, le tout dans un accoutrement totalement solide, comme pour dire, nous sommes prêtes pour le job, elles font désormais partie du quotidien des populations béninoises. De Cococodji à Nikki en passant par Bohicon, Pobè,…, les femmes qui ont dit « non » aux préconçus autour des métiers dits des hommes, grimpent aux poteaux électriques et percent les murs pour connecter le Bénin à la fibre et au réseau GSM. Dans un secteur encore massivement dominé par les hommes, une jeune technicienne de réseau s’illustre et prouve chaque jour que la compétence n’a pas de genre. Mariam GADO reçoit une équipe de la rédaction de votre journal pour une plongée au cœur de son quotidien fait d’audace, de vertige, de préjugés surmontés et surtout d’une véritable confidence professionnelle émouvante qu’on a surnommée : le calvaire de Cococodji.

 

Dans l’imaginaire collectif béninois, l’installation des infrastructures de télécommunication est une affaire de gros bras (des hommes). Un univers de bitume, de béton et de hauteurs vertigineuses réservé à la gent masculine. Pourtant, lorsque l’avis de recrutement a été publié, Mariam Gado n’a pas hésité une seconde. Là où d’autres n’auraient vu qu’un métier de l’ombre ingrat, elle y a décelé le tremplin idéal pour sa passion. « Je suis passionnée par les travaux techniques depuis longtemps. Lorsque j’ai vu l’avis de recrutement, j’ai considéré cela comme une opportunité d’apprendre, d’acquérir de l’expérience et de développer mes compétences dans ce domaine », confie-t-elle avec assurance.

Le passage de la théorie à la réalité du terrain a pourtant des airs de baptême du feu. Transporter les lourds rouleaux de câbles, porter des échelles pesant plusieurs kg, apprivoiser le vide, apposer des attaches à bout de bras, … Le choc physique est réel. « Ce n’était pas facile au début, surtout pour le travail en hauteur », avoue la jeune femme. « Mais je me suis dit que d’autres personnes le faisaient, donc je pouvais le faire aussi. Avec le temps, je m’y suis habituée ».

Au-delà de la dureté des matériaux, c’est parfois le regard de l’entourage qui est semblable à un fardeau. Au Bénin, voir une jeune femme manipuler des outils de perforation, conduire des engins lourds et escalader des infrastructures télécoms suscite des vagues de réactions contrastées, oscillant entre admiration et le scepticisme teinté de condescendance.

« Certaines personnes m’ont encouragée, mais d’autres se moquaient de moi en disant que c’était un travail réservé aux hommes et que je me fatiguais pour rien », se souvient-elle. Beaucoup prédisaient une démission rapide, une capitulation face à l’effort. Mais c’était mal connaître la détermination de Mariam, restée de marbre face aux railleries.

Seule en première ligne : La conquête de la crédibilité sur les chantiers

Sur les chantiers de raccordement, la solitude des femmes est une constante : Mariam est généralement la seule figure féminine au milieu d’équipes exclusivement masculines. Pour s’intégrer, point de traitement de faveur. Il a fallu payer de sa personne et aligner les mêmes performances métriques que ses pairs.

Le catalogue des compétences acquises sur le terrain : Logistique (conduite de tricycle et transport des échelles de chantier) ; Force et hauteur (port de charges, montée aux poteaux et tirage de câbles) ; Technique pure (perçage de murs, pose de crampons et soudures de précision sur fibre optique)… « Au début, certains collègues doutaient de mes capacités », explique-t-elle. Des doutes vite balayés par l’évidence du travail bien fait. Mais si les collègues finissent par accepter la réalité du terrain, les clients, eux, offrent un tout autre spectacle, partagés entre la stupeur et la fascination.

Face à ce public incrédule, Mariam oppose un professionnalisme froid et rigoureux : « Je restais calme et je leur expliquais que j’allais effectuer le travail correctement et dans le respect des normes. Lorsqu’ils me voyaient monter et descendre de l’échelle, ils étaient souvent impressionnés ».

Le calvaire de Cococodji : Anatomie d’une intervention haute tension

S’il est une preuve que le génie technique n’a pas de sexe, c’est bien cette intervention d’anthologie menée par Mariam dans la localité de Cococodji. Ce jour-là, toutes les lois de la physique et de la logistique semblaient s’être liguées contre l’équipe de techniciens présents sur les lieux.

Le premier obstacle se dresse sous la forme d’un poteau de la SBEE (Société Béninoise d’Énergie Électrique) hors-norme. Le poteau est si massif que la ceinture de sécurité de Mariam ne peut en faire le tour. Privée de son point d’appui crucial pour tirer et cramper le câble, elle choisit l’option de la force pure : travailler debout, collée au béton, à la seule force des bras et des jambes.

Le calvaire se poursuit chez le client, au troisième étage d’un immeuble entièrement carrelé en extérieur, flanqué d’une excroissance architecturale interdisant le déploiement normal de l’échelle. Pour réussir le raccordement du modem, Mariam doit improviser, négocier et faire preuve d’une agilité de funambule : Négociation de zone (obtenir l’accès au balcon d’un voisin) ; Perçage de précision (percer le mur extérieur à bout de bras, sur la pointe des pieds, sans fissurer le carrelage du bâtiment) ; L’acrobatie finale (l’échelle étant trop courte, elle doit se pencher à moitié dans le vide depuis la fenêtre du troisième étage pour fixer les dernières attaches du câble.

Pour notre Amazone des temps modernes « cette intervention a été particulièrement difficile, mais elle m’a permis de démontrer ma capacité à m’adapter, à trouver des solutions sur le terrain et à mener le travail à bien malgré les contraintes ».

Briser le plafond de verre du numérique de terrain : Un enjeu de performance

Pourquoi les femmes restent-elles si rares sur ces métiers de déploiement numérique ? Pour Mariam Gado, le frein est avant tout visuel et culturel. L’uniforme du technicien – gilet, casque, chaussures de sécurité – renvoie systématiquement une image de pénibilité physique qui effraie les jeunes filles et leurs parents.

Pourtant, le profil d’une bonne installatrice GSM ne se résume pas à sa masse musculaire. Selon Mariam, le triptyque du succès repose sur des qualités bien plus profondes : le courage, la persévérance et le respect des normes. Voici un plaidoyer pour une transition inclusive dans les télécoms. L’heure n’est plus aux doutes mais à l’action économique. En trois points, Mariam Gado lance un appel direct et sans détour aux chefs d’entreprises et recruteurs du secteur des technologies et de l’informatique au Bénin.

« Point 1. Le genre n’est pas une compétence. Je crois que la réussite sur le terrain dépend exclusivement de la motivation, de la formation et de la rigueur. Point 2. La plus-value féminine. Selon moi, une fois formées, les femmes font preuve d’un sérieux, d’une minutie dans les soudures et d’un engagement souvent supérieurs. Point 3. Un levier de performance. Ce n’est un secret pour personne que la diversité au sein des équipes de techniciens brise la monotonie des chantiers et stimule l’intelligence collective ». « Donnez-nous l’opportunité de faire vos preuves », conclut fermement Mariam.

Alors que le Bénin accélère sa transformation numérique et le déploiement de son réseau haut débit, le secteur des télécoms ne peut plus se payer le luxe de se priver de la moitié de ses talents. Les femmes sont prêtes à monter à l’échelle ; il ne reste plus qu’aux recruteurs à leur ouvrir les chantiers.