Enquête (Ouidah) : à la découverte de « Gnamblikpo-tin » ou « l’Arbre du retour », seul témoin vivant sur la Route des esclaves

L’histoire du Dahomey, actuel Bénin, est un océan de richesse culturo-cultuelle à perte de vue. Le passage du colon en Afrique a laissé des séquelles..

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L'espace séparant la Basilique et le Temple de Python

L’histoire du Dahomey, actuel Bénin, est un océan de richesse culturo-cultuelle à perte de vue. Le passage du colon en Afrique a laissé des séquelles que seul le temps saura effacer. Sur le long chemin de la vente des bras valides dahoméens, s’érige un arbre pas comme les autres : « Gnamblikpo-tin », de son vrai nom, que le commun des mortels surnommera plus tard « l’arbre du retour ».

Debout depuis près de 300 ans, cet arbre trône au milieu d’une esplanade, tel un témoin de ce passé douloureux. La rubrique « À la Découverte » de la Rédaction de L’Investigateur, de ce mois, nous amène dans l’intimité cultuelle de la ville historique de Ouidah, précisément sur la Route des Esclaves, où il sera question de l’existence de trois célèbres arbres, dont celui qui, seul, vit encore parmi nous : « Gnamblikpo-tin », bien enraciné dans le sol du village de Zoungbodji. C’est avec le gardien des lieux, descendant de la famille royale Kakanakou et représentant du roi Agadja, Kakanakou C. Célestin, que nous revisitons l’histoire de cet arbre. Toujours sur pied parmi les arbres qui ont vu se faire le commerce des esclaves, « Gnamblikpo », ou encore « l’Arbre du retour », est sans aucun doute le seul de son espèce qui, à ce jour, « respire » encore ; puisque « l’Arbre de l’oubli » n’est plus vivant, tout comme celui implanté à la Place Chacha, « l’Arbre des enchères », tombé en juin 2024. Des « végétaux » qui approchent trois siècles de vie. Depuis leur mise en terre par Agadja, le Roi Conquérant, au début du XVIIIᵉ siècle, ces arbres communiquent une durée de vie hors de l’entendement des mortels. Seul le souverain dahoméen pourrait, depuis l’au-delà, expliquer ce fait. Pour exemple et record de longévité, on n’a pas besoin d’aller loin. Toujours dans la même commune, « Agadja-tin » de Savi (arbre plein de mystères dont les racines sont pointées vers le ciel et les feuilles enfouies dans le sol de Savi), s’apprête à fêter 300 ans de vie sur terre. Ce qui fait de « Gnamblikpo-tin » (1729) le 2ᵉ plus vieil arbre connu, encore debout, après « Agadja-tin » (1727), précise M. Kakanakou C. Célestin. L’Arbre légendaire de la « place des enchères », sa chute controversée Au nombre de trois sur l’axe de la Route des Esclaves, témoins du passage des esclaves vers l’océan Atlantique (lieu de l’embarquement pour un continent inconnu), « l’Arbre des enchères » est au tout début du processus de transaction des bras valides africains vers les continents européen et américain. « Debout depuis cette période, ce géant de l’histoire du Bénin a cessé de vivre il y a quelques mois », selon les dires de notre guide cultuel. C’est dans la nuit du 2 au 3 juin 2024 qu’une violente tempête a terrassé ce vieil arbre implanté à la « Place des enchères » ou « Place Chacha » (nom donné au site, en l’honneur de Don Francisco de Souza, alias « Chacha » (vite vite, en langue fongbé), commerçant d’esclaves brésilien, représentant du roi auprès des Blancs). C’est donc avec consternation que les populations de la commune de Ouidah ont vécu la chute de ce témoin de l’histoire. Puisque c’est sous cet arbre que se tenaient les enchères publiques au cours desquelles les esclaves destinés au voyage, entre les XVIIᵉ et XIXᵉ siècles, étaient troqués comme des bêtes de somme contre des marchandises de pacotille. Il est vrai que la chute de ce monument continue, à ce jour, de soulever interrogations et suspicions parmi les populations. Pour certains, « c’est une chute anormale au vu des nombreuses tempêtes connues mais qui n’ont pas pu l’abattre des années durant ». Il y en a qui pensent que c’est la faute aux élus locaux, qui auraient fait preuve de négligence et de non-entretien, même si l’on sait que ce genre d’arbre peut s’auto-entretenir. Néanmoins, d’autres préfèrent rester positifs en se rassurant que « personne ne saurait expliquer les réelles raisons de ce fait », et que « l’arbre est simplement retourné vers son seigneur ». Il faut rappeler que ce célèbre arbre représentait la toute 1ʳᵉ station du chemin conduisant au voyage, tout comme « l’Arbre de l’oubli », qui en est la 3ᵉ, après la station de « La Maison Fleurie ». L’Arbre de l’Oubli, un Géant de l’histoire du Bénin, sa disparition En provenance de la 2ᵉ station « La maison Fleurie », située juste en face du marché (place des enchères), chaque esclave devait, une fois vendu aux colons, s’y rendre pour se faire déposer sur le corps une empreinte indélébile au fer sorti tout droit du feu, à l’identifiant de son acheteur. C’est donc après ce rituel « assassin » que le cortège continuait vers un autre arbre sacré que l’histoire n’oubliera jamais. Arrivés à l’Arbre de l’Oubli, puisque c’est de celui-ci qu’il s’agit, les esclaves hommes devaient en faire le tour 9 fois, et les femmes 7 fois. Le but de ce nouveau rituel était de contraindre ces « bêtes de somme » à oublier leurs amis, leurs parents, en un mot leur famille, leur histoire, leur culture et leur identité, pour enfin devenir des êtres sans racines, sans origines, sans volonté — en un mot, ils devaient être frappés d’une véritable amnésie. Selon Azindji Cyrille Kakanakou, arrière-petit-fils du roi Kakanakou, « l’Arbre de l’Oubli n’était rien d’autre que de l’hysope ; un spécimen hors pair qui serait doté de pouvoirs surnaturels à couper le souffle. Il n’est plus debout à ce jour. Il a été plutôt remplacé par une jeune plante de la même espèce », qui (ndlr : sans aucun doute) ne saurait raconter l’histoire, la vraie, puisque n’ayant pas été témoin de cette inhumanité entre Noirs et Blancs. Jeune arbre qui, récemment, disparaîtra aussi à cause des travaux de rénovation de la ville. « Gnamblikpo-tin » le seul témoin vivant, sur la Route des esclaves De son vrai nom « Gnamblikpo-tin » en langue fongbé, l’Arbre du Retour (1729) est situé à quelques mètres d’une fosse commune (devenue plus tard le « Mémorial du Souvenir »), qui recevait le corps des milliers d’esclaves qui ne réussissaient pas à survivre à leurs inhumaines conditions de détention dans « les cases Zomaï » (interdit de lumière, en fongbé).
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C’est dans cette fosse commune que les esclaves qui rendaient l’âme étaient enterrés. Les survivants à ce cauchemar « gagnaient » l’étape suivante. Les esclaves, une fois qu’ils avaient quitté ces cases Zomaï, s’y arrêtaient et faisaient 3 fois le tour, à en croire Azindji Kakanakou. C’est dire donc que ce rituel leur garantissait le retour de leur âme sur la terre de leurs ancêtres, quoi qu’il arrivât et où qu’ils mourussent (ndlr : en tout cas, c’est ce qu’on leur racontait). Une dernière volonté accordée à des êtres humains pourtant déjà sans identité et sans origine (cf. la station de l’Arbre de l’Oubli). Notre guide dans ce périple nous donne des précisions sur la signification et l’origine du nom Kakanakou. Le gardien du temple spirituel de Zoungbodji, M. Célestin C. Kakanakou, explique que « pour gérer ses affaires politiques à Ouidah, le roi Agadja a installé un 1er représentant dans le village de Zoungbodji (capitale spirituelle de Ouidah). Et puisque celui-ci n’était pas assez sécurisé, les hommes de main du roi Houffon (ex-roi de Savi) l’avaient assassiné. Furieux, Agadja retrouva les mis en cause qu’il enterra vivants mystérieusement avec un jeune arbre qu’il planta au milieu des quatre. C’est ainsi qu’il nomma un autre représentant à qui il octroya d’importants pouvoirs mystiques et qu’il baptisa Kakanakou, ou « ka kaa é nan kou o, dossou agadja nan sou do » (jusqu’à ce que celui-ci soit tué, Dossou serait déjà à la rescousse ; — traduction du fongbé selon le contexte). » Parfaite cohabitation entre Chrétiens et adeptes de la divinité Dan … Connues pour leur hospitalité légendaire, les populations dahoméennes ont fait preuve d’un vivre-ensemble depuis plusieurs siècles. Naguère pays à domination religieuse endogène (le vodoun), le Bénin est devenu depuis plusieurs centaines d’années une nation laïque. « L’exemple de la proximité de deux grands temples religieux est totalement frappant », selon M. Kakanakou C. Célestin.
La Basilique de Ouidah
La Basilique de Ouidah
À Ouidah, le Temple des Pythons (lieu de culte endogène) et la Basilique de Ouidah (lieu de culte chrétien) se font non seulement face (séparés seulement par une route pavée d’environ 10 m de large), mais ont aussi une histoire impressionnante. « Arrivés au Dahomey, en parcourant les maisons pour la catéchèse, les missionnaires se sont rapprochés des adeptes de la divinité Dan à qui ils auraient demandé de la terre pour y ériger leur cathédrale, qui verra ses premiers travaux de construction débuter en 1903, et qui sera par la suite consacrée en 1909 », à en croire le guide touristique et fidèle chrétien catholique, M. Célestin Djanfan, qui poursuit : « Il est à noter que ce sont les adeptes du vodoun, notamment ceux de la divinité Dan, qui se sont portés volontaires pour, bassine sur la tête, aller chercher du sable partout où ils en trouvaient lors de la construction de l’église. Et puisque, en ce temps-là, il n’y avait pas de main-d’œuvre comme aujourd’hui, ce sont encore ces derniers qui ont aidé à la construction de cette chapelle. »
‘‘Gnamblikpo-tin’’ ou l’Arbre du retour
‘‘Gnamblikpo-tin’’ ou l’Arbre du retour

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