Bopa : quand l’eau et l’électricité deviennent un luxe à Sèhougbato
En ce 21e siècle, vivre à Sèhougbato, un village abritant les locaux de l’arrondissement central de Bopa, devient un défi quotidien pour les habitants, confrontés à l’absence d’électricité. Depuis des décennies, personne n’a vu la lumière générée par un réseau électrique. Une situation déplorable qui oblige bon nombre de natifs à abandonner leurs habitations pour…
En ce 21e siècle, vivre à Sèhougbato, un village abritant les locaux de l’arrondissement central de Bopa, devient un défi quotidien pour les habitants, confrontés à l’absence d’électricité. Depuis des décennies, personne n’a vu la lumière générée par un réseau électrique. Une situation déplorable qui oblige bon nombre de natifs à abandonner leurs habitations pour aller s’installer dans des villages voisins, où les populations, elles, ont au moins la chance d’être gratifiées de ce bien précieux, indispensable pour le développement des activités économiques.
C’est le cas de dame Gisèle Hounkponou, une coiffeuse âgée de la quarantaine révolue et dont l’atelier de coiffure est installé, il y a maintenant six ans, en bordure de la voie pavée de Sèhougbato. Nous l’avions rencontrée dans la matinée du lundi 28 avril 2025, aux environs de 10 heures.
Assise sur une table-banc posée devant son atelier, égrenant des haricots, fraîchement ramenés du champ, elle ne s’attendait visiblement pas à une visite surprise comme la nôtre. Un peu réservée au début, elle devient très vite causeuse après avoir entendu l’objet de notre présence.
«Sèhougbato, c’est une localité où nous ne savons pas ce que nous avons fait pour que nous soyons au milieu de l’électricité mais n’en disposons pas. C’est une grande peine pour nous, surtout les artisans. De sorte que parfois, quand les agents des impôts viennent vers nous, nous nous chamaillons beaucoup avec eux.
Car, il y a des tresses pour lesquelles nous avons nécessairement besoin de courant électrique. Mais, parce que nous n’en n’avons pas, les clientes qui demandent ces genres de modèle vont ailleurs pour se rendre belles. Après, on nous dit que nous allons payer les mêmes impôts que ceux qui ont le courant», s’indigne cette artisane, le cœur lourd de chagrins.
Faute d’électricité, dame Gisèle a été obligée de déménager de Sèhougbato pour s’installer à Dahè, afin de permettre à ses enfants de regarder la télévision comme cela se doit. Pendant ce temps, ses apprenties, victimes de l’absence d’électricité à Sèhougbato se plaignent.
En effet, étant donné qu’il y a des tresses qui ne peuvent pas se faire sans énergie électrique, la patronne est contrainte de rediriger les clientes qui exigent les modèles vers ses collègues qui disposent de courant électrique.
Dans ce contexte, il est difficile pour la quadragénaire de rester longtemps au boulot. L’heure de fermeture ici, c’est au plus tard 19 heures. Sauf quand il s’agit des périodes de fêtes, où elle se débrouille pour installer un panneau solaire dans le but de satisfaire au mieux, ses clientes.
Le village Sèhougbato a besoin d’être assaini
«Si la lumière venait un jour ici, ce serait quelque chose d’inédit et en même temps, profitera à notre pays, puisque nous allons payer des factures. Nous avons de hauts cadres ici, mais à cause de l’absence d’électricité, ils n’aiment pas venir, ou quand ils viennent, ils restent à Comè ou à Possotomé. C’est une grande souffrance. Si les autorités peuvent penser à nous, nous leur seront reconnaissants à vie», a-t-elle déclaré.
Au-delà du problème lié à l’absence d’électricité qui se pose avec acuité, ici à Sèhougbato, le calvaire des populations semble beaucoup plus complexe.
«Chez nous ici, il n’y a pas le courant. Presque la majorité utilise le panneau solaire. Pire, il n’y a pas l’eau. Pour avoir l’eau, nous traversons le goudron pour aller à Eden ( une structure de fabrication d’eau potable, qui n’est plus fonctionnelle aujourd’hui, Ndlr).
Avant de prendre de panneau solaire, on utilisait des lampes torche. Mais pour charger ces lampes et portables, on allait à Bopa et nous payons. Après avoir pris panneau, nous n’avons plus le problème de courant sauf s’il n’y a pas le soleil. Par exemple, hier, la pluie menaçait. Donc on n’a pas pu regarder la télé ni brancher notre congélateur. En ce moment, on était triste parce qu’on a l’habitude de regarder la télé et prendre de l’eau fraîche.
Des habitants obligés de se contenter des services de ce puits pour s’alimenter en eau dite potable
Cette situation est un peu triste parce qu’il y a courant à Bopa, et à Akokponawa tout près là. Et ils ont sauté cette partie, ce n’est pas du tout bien », regrette Ella, une élève en classe de troisième.
«La politique gâte beaucoup de choses à Bopa»
Face à cette situation, la plupart des habitants approchés, s’en remettent aux politiciens de Bopa qui, selon eux, ne jouent suffisamment pas leur rôle.
«En matière de vote, Sèhougbato est champion. On nous fait de fausses promesses lors des campagnes électorales et nous allons voter. Mais en fin des comptes, rien. Aujourd’hui, tout le monde a quitté le village pour pouvoir mieux mener ses activités. On a crié ici fatigué, depuis le temps du président Mathurin Koffi Nago, Hounkponou etc.», a confié Vincent Kakpo, un cultivateur rencontré, qui revenait à peine du champ, tout épuisé.
Dame Gisèle, coiffeuse devant son atelier sans électricité depuis six ans
Pour Mireille Hounkpatin, revendeuse, le fait que Sèhougbato n’ait pas encore d’électricité, est une «honte» totale, pour un village qui abrite les locaux de l’arrondissement central de la commune de Bopa.
« Moi j’ai un panneau solaire dans ma maison. Mais ça ne veut pas dire que tout le monde en a les moyens. Et dès que c’est comme ça, je ne peux pas aller dormir sur mes lauriers. Mon crie de cœur va particulièrement à l’endroit du ministre Mahugnon Kakpo. Parce que c’est lui qui a actuellement la main dans la marmite. Qu’il fasse quelque chose. Car, il y a encore une date qui approche », a-t-elle déclaré, l’air sérieuse.
Koffi Gilbert Amadjèzo, Chef de village de Sèhougbato, un ancien sous-officier des forces armées militaires à la retraite, depuis 2009, est tout aussi préoccupé par la situation que n’importe quel autre natif.
Depuis sa prise de fonction en tant que délégué du village en 2016, les problèmes liés à l’électricité et l’eau à Sèhougbato ont été au cœur de ses combats. Il regrette notamment le fait que la mairie de Bopa ne s’implique pas suffisamment dans la lutte.
« Au moins, avant, la mairie menait la lutte avec nous. Mais aujourd’hui, on ne le sent plus comme ça. Elle envoie des agents pour faire des études de terrains. On les emmène dans les hameaux et villages mais jusque-là, rien.
Toutefois, nous sommes toujours dans l’attente de la réussite. Qui vit, espère, dit-on. La population crie et appelle au secours. Elle veut qu’on vienne la sauver de l’obscurité. Le président Patrice Talon fait énormément. Cependant, tant qu’il reste à faire, rien n’est encore fait. S’il y a lieu qu’il sorte encore une fois, qu’il le fasse pour venir vivre la réalité avec la population», a-t-il déclaré, avant d’ajouter que «la politique gâte beaucoup de choses à Bopa».
Approchée au sujet de la situation qui prévaut au Bureau d’arrondissement de Sèhougbato, la Secrétaire Administrative d’Arrondissement (SAA), Agathe Hotchi, déclare sans langue de bois : «Par rapport à l’eau et l’électricité ici, c’est catastrophique. Vraiment, ça ne va pas», soulignant ainsi la gravité de la situation. Elle apprend récemment que, grâce aux diligences de l’actuel Chef d’Arrondissement (CA) de Bopa, des panneaux solaires ont été installés pour alimenter cet espace public en électricité.
Selon elle, il est urgent que les autorités agissent afin d’atténuer les peines des populations, mais aussi celle du personnel administratif. À cet effet, elle nous a raconté comment, lors d’une récente activité officielle qui a rassemblé du monde au Bureau d’arrondissement, les participants n’ont pas pu recharger leurs ordinateurs qui se sont éteints en pleine séance de travail.
« Un os dans la gorge des autorités»
Aux grands maux, les grands remèdes, dit-on. Alors que la population de Sèhougbato accuse la mairie de Bopa d’être de mèche avec les autorités compétentes, qui auraient délibérément choisi de faire la sourde oreille face à ses souffrances, la Mairie dit avoir fait tout ce qui est de son pouvoir afin de régler la situation.
Selon Désiré Gbésso, Deuxième Adjoint au Maire (DAM) de Bopa, joint par L’Investigateur, «la mairie de Bopa n’est pas restée les bras croisés», depuis le début.
Dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’autorité a confirmé qu’effectivement, Sèhougbato connaît des difficultés d’électrification. Mais il n’est pas le seul dans le cas. «Si vous voyez bien le département du Mono qui compte six communes, Bopa est la seule commune qui n’est pas du tout électrifié. La preuve, il y a sept arrondissements. Quand nous prenons Possotomé, Lobogo, Bopa, ce sont ces trois arrondissements qui sont électrifiés depuis des temps», a-t-il rappelé.
Par contre, poursuit-il, «les arrondissements à savoir Agbodji-Centre, qui est électrifié il y a seulement un an, Gbakpodji n’est pas électrifié, Yègodoé et Badazoui, où le courant est allé grâce au projet du SAEP que le gouvernement a mis en œuvre. Et ce n’est que le centre de Badazoui. À Yègodoé, le réseau est allé depuis plus de cinq ans mais n’a jamais été alimenté».
Mieux, «Prenons l’arrondissement central de Bopa où nous sommes actuellement, il y a 14 villages. Mais je peux vous dire que sur les 14 villages, il y a seulement quelques neuf villages qui sont électrifiés de façon partielle.
Des villages qui sont à 500 mètres au plus de l’hôtel de ville de Bopa ne sont pas électrifiés. D’autres qui sont à peine à 1 kilomètre ne sont pas électrifiés. Et c’est là, le drame. L’arrondissement de Lobogo, sur 18 villages, à peine vous allez voir cinq, partiellement encore pour ces 5 villages».
De facto, Désiré Gbésso conclut que sur les sept arrondissements de Bopa, les quelques uns qui sont alimentés en réseau électrique, «c’est de façon partielle». Ce qui constitue, à l’en croire, un véritable problème pour la commune et, en même temps, «un os dans la gorge des autorités que nous sommes, le maire en tête», a-t-il avoué.
Tout en qualifiant cette situation de «déplorable», il informe que la mairie a déjà mené plusieurs démarches à l’endroit des autorités au plus haut niveau et n’est pas prête de s’arrêter en si bon chemin.
«Le maire et moi nous nous sommes déplacés à plusieurs reprises, je ne peux même pas dire le nombre. Nos derniers déplacements, c’est vers la SBEE, la Direction générale de l’électrification rurale et plusieurs autres déplacements, plusieurs entretiens et plusieurs écrits», informe le DAM.
Plus encore, insiste-t-il, «Je m’étais déplacé pour aller voir le ministre en personne (l’ex-ministre de l’énergie, l’eau et des mines, Seidou Adambi, Ndlr). C’est vrai, il m’a rassuré. Après mon départ, ses collaborateurs m’ont appelé. J’ai compris qu’il a pris le dossier à bras-le-corps, mais à l’heure où nous parlons, la situation est toujours comme ça».
Et d’ajouter : «Vivement que nos démarches, nos plaidoyers puissent aboutir. C’est dire donc que la mairie n’est pas restée les bras croisés. Les techniciens, je veux parler du SE et ses collaborateurs, font ce qu’ils doivent faire, nous autorités politiques, nous faisons ce que nous devons faire. Et je vous rassure que ne serait-ce que cette année 2025 où nous sommes en train d’égréner 4 mois, nous avons déjà, le maire et moi, effectué plus de trois déplacements, en dehors des écrits et appels», a affirmé Désiré Gbésso, comme pour demander à la population de prendre encore son mal en patience.
Pendant ce temps, Basile Megniho, un habitant de Dado, un village voisin à Sèhougbato, continue de s’étonner qu’en 2025, le courant ne soit pas encore arrivé dans une localité qui abrite pourtant les locaux de l’Arrondissement central d’une grande commune comme Bopa.
A titre provisoire, d’autres utilisent les panneaux solaires en attendant
«Nous invitons Son Excellence le président Patrice Talon à se souvenir de la population de Sèhougbato et faire en sorte que l’électricité vienne ici», lance-t-il, espérant que sa voix porte.
Mais en attendant que sa voix porte, la population de Sèhougbato continue de traîner en silence son mal. Jusqu’à quand ? Pour l’heure, impossible de répondre à cette question énigmatique.