Athlète, couturière, entrepreneure et chanteuse : découvrez l’histoire de Lucienne Kikissagbé, personne à mobilité réduite

Victime d’une erreur médicale à l’âge de quatre ans, la future championne du Bénin aurait pu grossir les rangs des statistiques de la fatalité. Elle a préféré devenir athlète de haut niveau, couturière, entrepreneure et chanteuse. Pratiquante de trois disciplines sportives paralympiques et plusieurs fois championne du Bénin, double médaillée d’argent au plan continental, Lucienne…

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Lucienne Kikissagbé, couturière

Victime d’une erreur médicale à l’âge de quatre ans, la future championne du Bénin aurait pu grossir les rangs des statistiques de la fatalité. Elle a préféré devenir athlète de haut niveau, couturière, entrepreneure et chanteuse. Pratiquante de trois disciplines sportives paralympiques et plusieurs fois championne du Bénin, double médaillée d’argent au plan continental, Lucienne Kikissagbé fait partie de ces femmes dont le regard balaie les préjugés et dont la trajectoire force le respect. Immersion dans le monde d’une sportive exceptionnelle et figure emblématique de l’autonomisation féminine au Bénin, qui marche, à sa manière, dans les pas légendaires de la regrettée Zouley Sangaré.

L’histoire commence par un drame feutré, comme il en existe trop souvent dans les récits de vie des personnes en situation de handicap en Afrique subsaharienne. À l’âge de 4 ans, alors que l’enfance promet des courses folles et des jeux insouciants, le destin de la petite Lucienne bascule drastiquement. La cause ? Une injection mal administrée. Le verdict est sans appel : un handicap moteur qui la privera de l’usage de ses jambes pour le reste de ses jours. Là où beaucoup auraient vu une condamnation à l’isolement, à la dépendance ou à la résignation, Lucienne Kikissagbé a opéré, au fil des années, une véritable alchimie psychologique. Elle a transformé ce traumatisme en un carburant de résilience. Pour elle, « le fauteuil roulant n’est pas une cage, mais un piédestal d’où je défie une société qui tend trop souvent à invisibiliser les personnes à mobilité réduite ». Solide, intrépide, elle s’est imposée au fil des décennies comme une source d’inspiration incontournable en matière d’inclusion et d’empowerment au Bénin.

Elle pratique trois disciplines sportives

Si le nom de Lucienne Kikissagbé résonne aujourd’hui avec autant de puissance, c’est d’abord parce qu’elle a écrit certaines des plus belles pages du handisport béninois. Loin de se cantonner à une seule discipline, cette athlète multidisciplinaire d’exception brille par une polyvalence rare qui laisse pantois les observateurs sportifs. D’abord, le basket en fauteuil roulant, un sport de contact, de stratégie et d’impact collectif qui demande une endurance physique hors du commun. Ensuite, le para tennis de table, discipline de précision absolue et de réflexes cliniques, où elle s’est hissée au sommet en décrochant plusieurs titres de championne nationale et une médaille d’or. Enfin, le para badminton, une discipline exigeante où elle a porté haut le flambeau national lors de compétitions continentales, notamment en Ouganda, d’où elle est revenue avec deux prestigieuses médailles d’argent, en individuel et en double.

Fière de ses nombreux titres de championne du Bénin, Lucienne K. prouve que « sur le terrain, le corps paralympique n’est pas un corps diminué, mais un corps magnifié par l’effort, la discipline de fer et la rage de vaincre. C’est une logique qui me guide partout ».

Le travail et l’entrepreneuriat comme boucliers

Le séjour de la rédaction de votre journal dans l’univers de la championne du Bénin révèle une réalité plus profonde encore : Lucienne ne cherche pas la gloire éphémère des podiums, elle cherche l’autonomie totale. Dans un contexte social où le handicap est trop souvent corrélé, par manque de structures et de soutien, à la mendicité ou à l’assistance publique, Lucienne Kikissagbé a opposé un « non » catégorique à la fatalité. « Le handicap physique n’est pas une excuse pour la mendicité, le fainéantisme et l’abandon. C’est au contraire une force qui n’a pas de nom », confie-t-elle à travers ses choix de vie. Quand elle quitte ses équipements de championne, Lucienne enfile son tablier de couturière. Diplômée en couture dame, elle gère d’une main de maître son entreprise de mode et de stylisme. L’entrepreneuriat est devenu son véritable bastion de liberté. En créant de la valeur, en gérant ses clients et en vivant du fruit de son travail et de sa créativité, elle démontre que l’indépendance financière est le premier pas vers une émancipation réelle des femmes, quel que soit leur état physique.

Sur la voie tracée par Zouley Sangaré

Ce combat pour la dignité n’est pas isolé. En choisissant la voie de l’effort et de l’affirmation de soi, Lucienne s’inscrit en droite ligne du combat social mené par de grandes figures historiques africaines. Parmi elles, une étoile de la musique béninoise continue de guider ses pas : la regrettée Zouley Sangaré. On se souvient de ce morceau culte et intemporel intitulé « Handicapés », enregistré par Zouley Sangaré en collaboration avec l’icône ivoirienne du reggae Ismaël Isaac. Dans cette œuvre vibrante, Zouley, qui partageait ce même destin de femme handicapée et triomphante, lançait un appel qui résonne encore aujourd’hui comme un manifeste : « Être handicapé n’est pas une fatalité, quand on a un savoir pour penser, on peut faire beaucoup de choses ». Cet enseignement, Zouley Sangaré l’a professé pour refuser la pitié, la condescendance et la facilité. Lucienne Kikissagbé a reçu ce message cinq sur cinq. Mieux, elle a décidé de reprendre le flambeau là où l’illustre chanteuse l’a laissé. À son tour, Lucienne s’est lancée dans la musique. Chanteuse engagée, elle a déjà enregistré plusieurs singles. À travers ses morceaux rythmés et porteurs d’espoir, elle prolonge ce travail indispensable de vulgarisation et de sensibilisation. Elle chante pour dire aux parents de ne plus cacher leurs enfants handicapés ; elle chante pour dire aux institutions que l’accessibilité et l’inclusion sont des droits, non des faveurs ; elle chante pour rappeler à ses pairs que le talent n’a pas besoin de jambes pour s’exprimer. Elle chante aussi pour la préservation de l’environnement, pour le soutien aux sélections sportives nationales, pour l’unité nationale et bien d’autres causes.

Un message à vulgariser d’urgence

Le parcours de Lucienne Kikissagbé est un plaidoyer vivant qui bouscule nos certitudes. En menant de front le sport de haut niveau, l’art musical, la couture et l’entrepreneuriat, cette femme intrépide redéfinit totalement les contours de ce que la société considère trop vite comme une « vulnérabilité ». Alors que le Bénin avance vers une prise en compte de plus en plus marquée des droits des personnes handicapées, l’exemple de Lucienne montre la voie à suivre : celle de l’investissement dans le potentiel humain plutôt que dans la charité passive. Son message, porté par sa voix et ses exploits, mérite d’être vulgarisé par tous, partout et sans relâche. Car, au fond, la seule véritable fatalité serait de ne pas l’écouter.