Cent jours auront suffi pour que, derrière l’inventaire des réformes, se dessine déjà une griffe : le style de gouvernance de Romuald Wadagni, où l’écoute précède l’ordre, le terrain corrige les dossiers et la pédagogie semble désormais préférée au gourdin ; preuve que l’autorité peut avoir de la poigne sans nécessairement montrer les poings.
Avec les six Pôles de développement territorial, réforme cardinale de son septennat, Mbuéké entend maintenant donner une géographie à cette méthode : rapprocher l’État du citoyen, rendre chaque terroir artisan de sa prospérité et faire lever, jusque dans les périphéries de la République, cette aurore où le développement ne demandera plus votre adresse avant de frapper à votre porte.
Il est des débuts de règne que l’on reconnaît au fracas des portes que l’on enfonce ; il en est d’autres qui se signalent par une manière nouvelle de les ouvrir. Cent jours après son entrée en fonction, Romuald Wadagni laisse moins entrevoir un bilan ; l’Histoire est une vieille dame trop sérieuse pour se laisser séduire par cent matins, qu’un style : écouter, aller voir, expliquer, responsabiliser et vérifier. Et voilà que son autre prénom prend une saveur presque prémonitoire : Mbuéké, l’aurore, le jour nouveau qui se lève. Non point encore le soleil du bilan, mais peut-être l’aurore d’une méthode.
Cette méthode commence par l’écoute. À peine investi, le Président a enjambé les frontières de la sous-région, multipliant rencontres et échanges comme s’il voulait d’abord entendre avant de parler ; car les bâtisseurs le savent, avant d’élever les colonnes, on éprouve les fondations, et c’est souvent de la discussion que jaillit la Lumière. Puis l’écoute diplomatique est descendue dans la rue : à Parakou, après la Gaani, visite inopinée aux urgences du CHD du Borgou, questions aux malades et aux soignants, marche matinale transformée en conversation avec les habitants, emplettes auprès des vendeuses du bord de route. Le pouvoir quittait un instant le protocole pour prendre le pouls du réel.
« .. des moyens, des responsabilités identifiables,
des résultats mesurables… »
Et là, le métier rattrape délicieusement l’homme : l’ancien auditeur n’est jamais très loin derrière le Chef de l’État. Expert-comptable de formation, Romuald Wadagni paraît conserver ce réflexe professionnel : lire le rapport, certes, mais regarder aussi ce que le rapport ne raconte pas ; entendre qu’une décision fonctionne, puis aller vérifier qu’elle fonctionne véritablement. Sur pièces et sur place : voilà peut-être l’un des traits les plus intéressants de son style naissant. Entre le parapheur impeccable d’un ministère et le visage d’un malade aux urgences, ce dernier demeure encore la pièce comptable la plus difficile à maquiller.
C’est sous cette lumière qu’il faut regarder la réforme des six pôles de développement territorial. Il ne s’agit pas simplement de redessiner le Bénin avec six crayons de couleur, encore moins de changer les plaques sur les portes pour donner à l’immobilité les apparences du mouvement : l’ambition est de faire descendre le développement jusqu’à l’endroit même où vivent ceux auxquels il est destiné. Agriculture productive, transformation industrielle, tourisme local, innovation, capital humain, infrastructures et PME : chaque territoire devra partir de ses propres forces pour produire sa part de prospérité.
Le pari est immense : faire en sorte que l’endroit où l’on naît ou celui où l’on vit ne décide plus de la quantité de développement à laquelle on peut prétendre. Mais une carte, fût-elle admirable, n’a jamais développé un pays ; il faudra des moyens, des responsabilités identifiables, des résultats mesurables et des responsables qui répondent de leur ouvrage. D’où ces Délégués généraux appelés à résider dans leurs pôles, à parcourir le terrain et à rendre compte : l’administration devra connaître désormais le village autrement que par Excel.
La jarre trouée du roi Guézo
Une petite phrase adressée aux préfets et aux maires révèle peut-être encore mieux la philosophie du moment : _« Il faut de la pédagogie ; pas de violence, il ne faut pas brutaliser les gens. »_ Tout est presque là. Entre la carotte et le bâton, l’agressivité et la force, Wadagni introduit un troisième instrument : l’intelligence de l’autorité. On peut nettoyer une rue sous la menace ; il est autrement plus difficile d’apprendre à une communauté pourquoi elle ne doit plus la salir. La première méthode produit de l’ordre jusqu’au départ du gendarme ; la seconde, lorsqu’elle réussit, laisse quelque chose après son départ.
Et pendant que cette nouvelle grammaire du territoire s’écrivait au Bénin, une autre voix, à New York, semblait en réciter la philosophie morale.
Nathalie Villette-Wadagni choisissait devant une audience internationale l’une des plus puissantes images de notre patrimoine : la jarre trouée du roi Guézo. Une jarre que plusieurs mains doivent ensemble empêcher de se vider ; une fragilité que l’effort collectif transforme en résistance. Lui parle de territoires qui doivent unir leurs forces ; elle parle de mains qui doivent ensemble préserver la jarre. Lui veut rapprocher l’État des vulnérabilités ; elle explique que la résilience consiste précisément à ne laisser aucune vulnérabilité seule devant l’épreuve.
Quelle saisissante harmonie !
Gardons-nous de parler de cogouvernance : la République connaît un Président, non un couple présidentiel. Mais quelque chose d’intéressant se dessine : la femme ne paraît pas vouloir regarder l’homme porter seul toute la charge symbolique du chantier. À lui l’action institutionnelle ; à elle cette diplomatie sociale qui porte au-dehors les valeurs, les récits et l’imaginaire du Bénin. Le binôme n’est pas constitutionnel ; la complémentarité, elle, pourrait bien devenir une signature.
Voilà finalement ce que ces cent premiers jours donnent à observer derrière l’inventaire des mesures : une certaine grammaire du pouvoir. Écouter avant de décider ; aller voir avant de certifier ; expliquer avant de contraindre ; territorialiser plutôt que tout concentrer ; responsabiliser plutôt que diluer ; mesurer plutôt que proclamer. Et revenir vérifier que la pierre annoncée est réellement entrée dans l’ouvrage.
Les six pôles sont désormais sur la table ; reste à leur donner chair, cadence et résultats. Car les bâtisseurs savent qu’aucun Temple ne s’élève par la seule beauté de ses plans : après le tracé vient l’ouvrage, après l’intention vient l’épreuve de la matière.
Et c’est ici que Mbuéké retrouve toute sa lumineuse résonance. L’aurore n’est pas encore le soleil : elle l’annonce. Elle ne garantit ni la chaleur du midi ni la moisson du soir ; elle signifie seulement que la nuit recule et qu’un jour nouveau demande à être construit.
Car, au fond, la grandeur d’une aurore ne tient pas à la splendeur avec laquelle elle colore le ciel : elle tient au jour qu’elle finit par mettre debout.
François Comlan, 29 septembre 2026











