Le décès de Cheikh Hamidou Kane à l’âge de 98 ans est très douloureux pour le Sénégal et le monde littéraire en Afrique. Décédé le samedi 03 octobre dans la soirée à Dakar, l’écrivain, philosophe de formation, haut fonctionnaire et ancien ministre laisse derrière lui, une œuvre qui l’immortalise.
Interrogé par le journal béninois L’Investigateur, Tafsir Khaly Sarr, journaliste sénégalais au quotidien EnQuête et enseignant en science politique à l’Université Cheikh Anta Diop, estime que la disparition de l’auteur de « L’Aventure ambiguë », dépasse ainsi le seul cadre de la littérature. À travers ses œuvres, Cheikh Hamidou Kane a, selon lui, profondément marqué plusieurs générations à travers sa manière de questionner l’homme et les transformations des sociétés africaines.
« Cheikh Hamidou Kane m’a, à travers ses œuvres, humainement et intellectuellement marqué. Dans L’Aventure ambiguë et Les Gardiens du Temple, il m’a transmis des enseignements sur l’homme, l’éducation, la culture, la politique ainsi que sur le devenir des sociétés africaines», soutient Tafsir Khaly Sarr.
« Dans L’Aventure ambiguë, il enseigne, à travers le personnage Samba Diallo, aux générations africaines, la nécessité de s’ouvrir au savoir du monde sans rien perdre de ce qu’elles sont réellement », estime-t-il.
Cette question de l’ouverture au monde sans abandon de ses fondements culturels constitue l’un des aspects qui ont particulièrement marqué le journaliste et enseignant en science politique. La réflexion de Cheikh Hamidou Kane ne consiste pas, à ses yeux, à opposer systématiquement les cultures, mais à rechercher un équilibre entre l’enracinement et l’ouverture.
Tafsir Khaly Sarr relève également la portée de « Les Gardiens du Temple », publié en 1995 après plusieurs décennies de silence littéraire. « Tandis que dans Les Gardiens du Temple, il rappelle la nécessité de préserver la dignité, la solidarité et la mémoire collective face aux bouleversements de l’histoire, entrer dans la modernité sans renoncer à ce qui fonde notre identité. »
Cette réflexion sur l’identité rejoint également les enseignements personnels que le sénégalais Tafsir dit avoir tirés de la lecture de Cheikh Hamidou Kane. Au-delà des questions liées à l’éducation ou au devenir des sociétés, l’œuvre de l’écrivain aurait également nourri une certaine manière de regarder l’autre et de penser la rencontre entre les cultures.
« Humainement, il m’a appris à rester fidèle à moi-même et à accepter la différence. La rencontre avec l’étranger ne doit pas aboutir à l’effacement de l’identité, mais à l’enrichissement réciproque des cultures (enracinement et ouverture, comme le prônait Senghor). Il m’a enseigné également l’humilité, la patience et la nécessité de donner du sens à mon existence. »
Cette dimension de l’œuvre de Cheikh Hamidou Kane prend une place particulière dans le regard porté par Tafsir Khaly Sarr. Pour lui, la connaissance ne saurait être enfermée dans une origine, une culture ou une tradition unique. L’écrivain lui aurait ainsi transmis une conception ouverte du savoir, fondée sur le dialogue entre les différentes cultures.
« Intellectuellement, j’ai appris de Cheikh Hamidou Kane que la connaissance n’a ni couleur de peau, ni appartenance géographique ; elle n’est pas non plus enfermée dans une seule et unique tradition. Selon Kane, le sachant est celui qui est capable de dialoguer, discuter et échanger avec plusieurs cultures et savoirs dans un esprit critique constructif. »
Dans cette transmission intellectuelle, une idée occupe une place particulière pour l’enseignant en science politique : apprendre ne doit pas signifier renoncer à son propre esprit critique. Il retient ainsi de l’écrivain une conception du savoir qui appelle à la réflexion personnelle.
« Cheikh Hamidou Kane m’a enseigné qu’ « apprendre n’est pas véritablement fécond que lorsqu’on demeure capable de réfléchir par soi-même. » »
Une plume qui traverse les générations
Né à Matam le 2 avril 1928, Cheikh Hamidou Kane avait lui-même connu une double formation. Après l’école coranique, il rejoint l’école française vers l’âge de dix ans. Cette rencontre entre formation islamique et enseignement occidental accompagnera ensuite une partie importante de son parcours intellectuel et de son œuvre.
Son itinéraire le conduit jusqu’à Paris, où il étudie la philosophie et le droit à la Sorbonne, avant de fréquenter l’École nationale de la France d’Outre-Mer. C’est durant cette période que mûrit le projet de L’Aventure ambiguë, œuvre qui deviendra l’un des classiques de la littérature africaine.
Publié en 1961, le roman lui permet d’obtenir le Grand prix littéraire d’Afrique noire en 1962. À travers le personnage de Samba Diallo, Cheikh Hamidou Kane pose notamment la question du rapport entre l’éducation traditionnelle, la foi, le savoir occidental et les transformations imposées aux sociétés africaines.
Plus de six décennies après sa publication, le roman continue d’être étudié dans les écoles et les universités. Sa question centrale reste liée au devenir de l’individu et de la société confrontés à l’ouverture au monde et à l’appropriation de nouveaux savoirs.
La trajectoire de Cheikh Hamidou Kane ne s’est pas limitée à la littérature. L’homme a également occupé plusieurs responsabilités au sein de l’administration sénégalaise après son retour au pays en 1959.
Il a notamment été gouverneur de la région de Thiès et commissaire au Plan sous le gouvernement du président du Conseil Mamadou Dia. Il a également travaillé pour l’UNICEF à Lagos et à Abidjan avant d’exercer des fonctions ministérielles au sein du gouvernement sénégalais.
Cette double dimension, littéraire et administrative, occupe une place importante dans l’analyse de Tafsir Khaly Sarr. La disparition de Cheikh Hamidou Kane représente, selon lui, celle d’un homme dont l’existence s’est construite à la croisée de la pensée, de la culture et du service public.
« L’Afrique a perdu un monument de sa littérature ; le Sénégal a perdu à la fois un grand écrivain et un homme au service de l’Etat. »
Pour le journaliste sénégalais, près d’un siècle de vie a également placé Cheikh Hamidou Kane au cœur des grandes mutations traversées par son pays et par le continent. Son parcours ne peut donc pas être réduit à ses seuls écrits littéraires.
« Près d’un siècle durant, Cheikh Hamidou Kane a traversé les grandes transformations du Sénégal et du continent africain. Philosophe de formation, écrivain, administrateur et homme d’Etat, il a mené une existence à la conjugaison de la culture, de la pensée et du service public. »
Cette trajectoire explique aussi, selon Tafsir Khaly Sarr, l’importance de l’empreinte laissée par l’écrivain. Sa disparition intervient après plusieurs décennies durant lesquelles son œuvre et son parcours ont accompagné les réflexions sur l’évolution des sociétés africaines.
« C’est une profonde empreinte que sa disparition a laissée dans la littérature africaine et dans le monde culturel sénégalais. Son parcours intellectuel rappelle surtout que la littérature ne peut jamais être séparée des grandes interrogations de la transformation des sociétés. »
Une œuvre qui continue de questionner l’Afrique
La portée de Cheikh Hamidou Kane tient donc autant à la longévité de son œuvre qu’aux questions qu’elle continue de poser. Son écriture aborde des sujets qui dépassent son époque : l’éducation, la culture, l’identité, la rencontre avec l’autre, la modernité, la politique et les transformations du continent.
Cette capacité à faire dialoguer littérature et réflexion sur la société explique également que son nom ait été donné à l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane, ancienne Université virtuelle du Sénégal.
Pour Tafsir Khaly Sarr, cette reconnaissance traduit la dimension intellectuelle de l’homme et l’importance de son œuvre dans la construction de la pensée africaine.
La disparition de Cheikh Hamidou Kane laisse ainsi un vide dans le paysage littéraire et intellectuel sénégalais. Mais au-delà du deuil, les propos de Tafsir Khaly Sarr mettent en évidence une autre réalité : celle d’une œuvre qui continue de transmettre des interrogations aux générations qui la découvrent.
À travers L’Aventure ambiguë et Les Gardiens du Temple, Cheikh Hamidou Kane aura laissé une littérature qui ne demande pas seulement à être lue, mais aussi à être questionnée. Et c’est peut-être dans cette capacité à continuer de faire réfléchir, longtemps après la disparition de son auteur, que se mesure la véritable profondeur de son héritage.











