Bénin : « coiffeuse pour homme », Prudencia Houénon raconte ses défis au quotidien à Houègbo

Dans un monde en totale mutation, les hommes se voient de plus en plus concurrencés par les femmes. Cette nouvelle génération de femmes boostée par la prise de conscience des limites qu’imposaient les préjugés, s’imposent royalement dans plusieurs domaines de compétences autrefois réservés aux hommes. Dans la commune de Toffo, au cœur de l’arrondissement de…

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Dans un monde en totale mutation, les hommes se voient de plus en plus concurrencés par les femmes. Cette nouvelle génération de femmes boostée par la prise de conscience des limites qu’imposaient les préjugés, s’imposent royalement dans plusieurs domaines de compétences autrefois réservés aux hommes. Dans la commune de Toffo, au cœur de l’arrondissement de Houègbo, une femme bousculera les codes de la coiffure masculine. Prudencia Houénon, coiffeuse pour hommes et esthéticienne, s’impose avec brio dans un univers traditionnellement réservé aux hommes. Entre préjugés culturels, sexisme ordinaire et quête de perfection, la rédaction de votre quotidien est allée à la rencontre de cette figure du leadership féminin au Bénin. Portrait d’une battante hors-norme.

Rien ne prédestinait Prudencia Houénon au métier de coiffeuse pour hommes, si ce n’est un désir viscéral de se dépasser et de refuser les sentiers battus. Des choix de la différenciation aux moqueries de Bohicon. Depuis sa tendre enfance, Prudencia refuse les barrières de genre. Pour elle, l’égalité des capacités entre filles et garçons est une évidence. Alors, au moment de choisir sa voie professionnelle, le refus de la monotonie l’oriente vers un choix audacieux : la coiffure masculine. « Je voulais me démarquer du grand nombre ordinaire pour créer quelque chose dont moi-même je ne maîtrisais pas vraiment les retombées. Mais je savais qu’il fallait bouger les choses, mais comment ? Et voilà, le choix est fait », nous confie-t-elle.

C’est à Bohicon, dans le département du Zou, que la jeune apprentie fait ses armes dans la coiffure pour hommes. Mais imposer une présence féminine derrière un fauteuil de coiffure pour hommes n’est pas une mince affaire. Les railleries fusent, les commentaires déplacés s’accumulent. « J’ai été l’objet d’assez de moqueries, mais je suis restée forte et droite dans mes bottes. Et bizarrement, avec le temps, ces piques ont fini par mieux me forger », se rappelle-t-elle avec une fierté légitime. Aujourd’hui, la « petite fille ordinaire » a fait taire les critiques par la force de son talent.

 

Heureusement, Prudencia a pu compter sur le soutien d’une patronne visionnaire, elle-même pionnière dans le domaine. Un environnement protecteur qui ne l’a pourtant pas dispensée de la dure réalité du marché au moment de s’installer à son propre compte à Houègbo, face aux regards hésitants d’une population peu habituée à voir une femme manier la tondeuse. « Si je m’étais lancée (ndlr ouverture du salon) dans ma ville de formation (ndlr. Bohicon), peut-être que ça aurait été mieux pour moi. Il fallait de nouveau faire face à un autre genre de stéréotypes. Houègbo comme sûrement beaucoup d’autres villes du Bénin, c’est une autre histoire », déclare-t-elle.

Au quotidien, réalité du terrain face aux blocages culturels

Ouvrir un salon de coiffure pour hommes lorsqu’on est une femme au Bénin, c’est accepter de revêtir, en plus de sa blouse de travail, une casquette d’éducatrice. Le poids des traditions et des clichés à la « touche féminine »  qui amène l’esthétique, à frôler la perfection. Dans une Afrique encore fortement ancrée dans ses traditions, le cuir chevelu de l’homme, en particulier de l’homme marié, revêt une dimension sacrée. « Notre culture en Afrique est parfois un frein pour la transformation du monde. On tarde à entrer dans la danse, on y va lorsque les autres ont déjà fini de danser et s’essuient le visage », explique Prudencia.

« Pour certains, une femme ne peut pas s’octroyer le droit de poser ses mains sur la tête des hommes, « les vrais ». Il y a trop de clichés, trop de freins, trop de préjugés. Laissez-moi vous conter une expérience totalement bouleversante. Un matin, un monsieur d’une quarantaine d’années entre. Il s’installe, détendu et sympa. Mais lorsqu’il a compris que c’est moi qui allais le coiffer, il s’est levé brutalement. En réalité, il croyait que mon « patron » allait sortir de l’arrière-boutique. Il ne concevait pas qu’une femme puisse être la maîtresse des lieux ». Pendant des mois, l’esthéticienne de Houègbo a dû mener un travail de sensibilisation au quotidien pour apprivoiser une clientèle masculine méfiante, composée majoritairement d’adultes, là où les plus jeunes se montraient nettement plus ouverts. Pourtant, l’apport d’une femme dans ce secteur est indéniable.

 

Pour Prudencia, sublimer un homme est un art inné. En associant la coiffure à ses compétences d’esthéticienne, elle offre une prise en charge globale et sur-mesure pour toute la famille. « Je ne coupe pas juste pour raccourcir. J’adapte la coiffure ou la taille de la barbe à la morphologie du client, au teint, et aux expressions du visage pour vraiment mettre l’homme en valeur ». Cette exigence millimétrée, cette netteté des contours et ce sens aiguisé du détail transforment rapidement les sceptiques en clients fidèles. Ceux qui acceptent de « tenter l’expérience » repartent conquis par la minutie de ses gestes.

L’identité d’une Amazone moderne : Le leadership au féminin

Le parcours de Prudencia Houénon fait écho au concept de ces « femmes battantes » qui investissent les métiers historiquement masculins au Bénin. Un titre qu’elle revendique haut et fort. D’une vie de sacrifices et de fierté au message inspirant pour la jeunesse béninoise. Mener de front les exigences d’un foyer et la gestion d’une entreprise est un défi herculéen. « Ce que les femmes comme moi abattent au quotidien est immense. Oui, je suis une battante, une guerrière, une Amazone, une vraie ! », lance-t-elle avec assurance. Sa plus grande victoire ? Voir la surprise et la gratitude sur le visage de ses clients après chaque coupe.

À l’heure où le chômage des jeunes reste un défi majeur, Prudencia exhorte la jeune génération (et particulièrement les filles) à briser les barrières psychologiques et de genre. Pour elle, l’époque de la sectorisation des métiers est révolue. L’argument est d’ailleurs visible à chaque coin de rue : « Plusieurs hommes excellent aujourd’hui dans la cuisine et la vente de nourriture au bord de nos voies, ici à Houègbo et partout au Bénin. Pourquoi l’inverse ne serait pas possible » ? À Houègbo, Prudencia Houénon n’est plus seulement une coiffeuse ; elle est le symbole d’une transition sociétale en marche, prouvant que le talent, la rigueur et la passion n’ont pas de sexe.