Affaire Thélyson Orélien : « C’est le procès de tous les écrivains », estime Edmond Batossi, auteur béninois

Le retrait du roman de l’auteur canado-haïtien Thélyson Orélien de la sélection du prix Goncourt, après des accusations de plagiat et d’utilisation de l’intelligence artificielle, suscite des interrogations dans le monde littéraire. Pour Edmond Batossi, auteur béninois et lauréat du prix Meilleure Plume de l’École d’Été d’Écriture et de Journalisme (EEEJ) 2024, cette affaire dépasse…

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Le retrait du roman de l’auteur canado-haïtien Thélyson Orélien de la sélection du prix Goncourt, après des accusations de plagiat et d’utilisation de l’intelligence artificielle, suscite des interrogations dans le monde littéraire. Pour Edmond Batossi, auteur béninois et lauréat du prix Meilleure Plume de l’École d’Été d’Écriture et de Journalisme (EEEJ) 2024, cette affaire dépasse le cas d’un seul écrivain. Il y voit une remise en question de la création artistique et une nouvelle source d’inquiétude pour les auteurs.

L’affaire Thélyson Orélien continue de nourrir les réflexions autour de la place de l’intelligence artificielle dans la création littéraire. Le retrait du roman de cet auteur canado-haïtien de la sélection du prix Goncourt, à la suite d’accusations de plagiat et de recours à l’IA, remet au centre des discussions la question de l’originalité des œuvres et de la responsabilité des écrivains face aux nouvelles technologies.

Cette situation interpelle particulièrement les acteurs du monde littéraire. Jusqu’à quel point, un auteur peut-il recourir à l’intelligence artificielle dans son travail ? À partir de quel moment l’assistance technologique devient-elle une forme de création ? Et comment préserver l’authenticité d’une œuvre dans un environnement où les outils numériques occupent une place grandissante ?
Pour Edmond Batossi, auteur de « La Science de mon grand-père », nouvelle, cette affaire ne saurait être considérée comme un simple épisode concernant un écrivain. Lauréat du prix Meilleure Plume de l’École d’Été d’Écriture et de Journalisme (EEEJ) 2024, une distinction qui récompense l’un des talents issus de cette école réunissant des participants de plusieurs pays d’Afrique francophone, il estime que les soupçons visant Thélyson Orélien révèlent une crise plus profonde au sein du monde de la création.

Une affaire qui dépasse le cas de Thélyson Orélien

La réaction d’Edmond Batossi face à cette affaire est d’abord marquée par la stupeur. L’auteur béninois affirme avoir été « sidéré » par ce qu’il considère désormais comme « l’affaire Thélyson Orélien ». À ses yeux, aucun écrivain ne peut rester indifférent devant une situation de cette nature.
Il avance deux raisons pour expliquer cette préoccupation. La première tient à la place que l’intelligence artificielle semble progressivement occuper dans l’univers de la création. Selon lui, le contexte particulier dans lequel les soupçons ont été émis montre que l’IA constitue désormais une source de pression pour les écrivains. Il la décrit comme « une véritable épée de Damoclès » suspendue au-dessus de leur tête, et évoque un possible instrument au service du système.
La seconde raison concerne, selon lui, l’ensemble des acteurs de la création artistique. Edmond Batossi considère que les écrivains assistent, parfois dans le silence et même avec une certaine complicité, à une crise dont ils ne mesurent pas nécessairement toute la portée.

« Ce procès n’est pas que celui d’un Haïtien, c’est le procès de tous les écrivains, de tous les artistes, c’est le procès de la création », soutient-il. Pour l’auteur béninois, les accusations portées dans cette affaire représentent une atteinte profonde à la littérature. Il parle ainsi d’« une violence inouïe » et d’« une gifle sanglante infligée à la littérature ».

Cette lecture traduit son inquiétude face à une situation dans laquelle les soupçons liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle pourraient, selon lui, finir par peser sur la légitimité même du travail des écrivains. Il ne limite donc pas les conséquences de cette affaire à la carrière ou à la réputation d’un seul auteur. Il y voit plutôt une interrogation collective sur la manière dont la société considère aujourd’hui la création littéraire.

L’intelligence artificielle, un outil difficile à écarter

Sur la question de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le processus d’écriture, Edmond Batossi adopte une position qui se veut sans ambiguïté : il ne se dit pas opposé à son utilisation. Pour lui, il devient difficile, voire illusoire, de prétendre tenir totalement cette technologie à distance, tant elle est présente dans les outils employés au quotidien par les écrivains.
Il relève notamment que plusieurs logiciels et instruments de rédaction intègrent désormais des fonctionnalités liées à l’intelligence artificielle. Dès lors, l’utilisation d’un ordinateur ou d’un logiciel de traitement de texte pourrait, selon son analyse, exposer indirectement l’écrivain à des outils d’IA.
« Dès lors que vous vous servez d’un ordinateur, d’un PC, des logiciels tels que Word, d’un bloc-notes électronique, etc., vous utilisez déjà l’IA, tapie dans l’ombre et en quête perpétuelle de données pour sa propre amélioration », explique-t-il. À partir de ce constat, il s’interroge sur la possibilité de considérer comme suspect un ouvrage entièrement travaillé sur ordinateur, dès lors que certaines traces d’intervention technologique pourraient y être relevées.
Pour Edmond Batossi, condamner systématiquement l’utilisation de l’IA dans l’écriture littéraire reviendrait à ignorer la réalité des outils auxquels les auteurs ont aujourd’hui accès. « Je ne peux donc être contre l’utilisation de l’IA dans le processus d’écriture littéraire, personne ne devrait l’être ! », affirme-t-il. Il estime même que prétendre s’en écarter totalement pourrait relever, selon les cas, de l’ignorance ou de l’hypocrisie.

Toutefois, s’il défend la possibilité de recourir à cette technologie, l’auteur reconnaît ne pas pouvoir fixer une frontière précise entre l’assistance et la création. À ses yeux, la distinction n’est pas toujours évidente, puisque l’assistance peut parfois participer directement à l’acte créatif.

« Assister, c’est parfois créer », résume-t-il. Il considère ainsi que chaque écrivain demeure responsable de son rapport à l’intelligence artificielle. Mais cette responsabilité pourrait devenir de plus en plus difficile à exercer dans un contexte où les auteurs risquent, selon lui, d’être appelés à expliquer leurs méthodes de travail, voire à démontrer qu’ils sont bien les véritables créateurs de leurs œuvres.
L’auteur béninois redoute notamment l’arrivée d’une époque où les écrivains, quels que soient leurs rapports avec ces outils, pourraient être contraints de se justifier. Il évoque une période où « tous les chats seront malheureusement gris », expression par laquelle il semble souligner le risque de voir les distinctions entre les démarches créatives devenir de moins en moins perceptibles aux yeux du public.

L’originalité menacée lorsque l’IA devient le cœur de la création

La question de l’authenticité des œuvres constitue également un point central de la réflexion d’Edmond Batossi. Pour lui, le recours à l’intelligence artificielle peut remettre en cause l’originalité et la valeur littéraire d’un ouvrage lorsque l’outil cesse d’être un simple accompagnement pour devenir l’élément principal du processus de création.

Autrement dit, ce n’est pas nécessairement la présence de l’IA qui pose problème à ses yeux, mais plutôt la place qu’elle occupe dans la conception de l’œuvre. Lorsque l’écrivain lui confie l’essentiel du travail de création, l’outil risque, selon lui, de prendre la place de l’auteur et de réduire la dimension personnelle de l’écriture.

« Confier l’écriture d’un livre à l’IA, c’est priver le lectorat d’un pont émotionnel avec les personnages et, par-dessus tout, c’est piétiner l’éthique de la création littéraire », estime-t-il.

Cette position met en évidence l’importance du lien entre l’écrivain, son œuvre et le lecteur. Pour Edmond Batossi, la littérature ne se limite pas à l’assemblage de phrases ou à la production d’un récit cohérent. Elle repose également sur une sensibilité, une expérience et une démarche créative propres à l’auteur. La place accordée à l’intelligence artificielle devient donc déterminante lorsqu’il s’agit d’apprécier la valeur d’une œuvre.

La réflexion de l’auteur ne conduit toutefois pas à un rejet global de la technologie. Elle invite plutôt à s’interroger sur le rôle qu’elle doit jouer dans le travail littéraire. L’IA peut-elle accompagner l’écrivain sans se substituer à lui ? Comment préserver la singularité d’une plume lorsque des outils automatisés interviennent dans la rédaction ? Autant de questions auxquelles, selon lui, chaque auteur doit répondre à travers ses propres choix et sa manière de travailler.

Lire les autres pour mieux préserver sa singularité

Face aux risques de plagiat et aux soupçons liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle, Edmond Batossi reconnaît qu’il est devenu difficile de garantir qu’un auteur échappera à toute accusation. Il estime même que les productions jugées remarquables ou inhabituelles pourraient, à l’avenir, susciter davantage de méfiance.

« Nous tendons vers une époque où tout ce qui sortira de l’ordinaire, tout ce qui sera beau, qui sera au-dessus de la foule, sera soupçonné, voire condamné, juste par quelques coups de soupçons », prévient-il.

Malgré cette inquiétude, l’auteur béninois avance une précaution qu’il juge essentielle pour éviter de tomber dans le plagiat : lire les autres écrivains. Il ne s’agit pas, précise-t-il, de s’approprier leurs idées ou leurs formulations, mais de découvrir leurs propositions littéraires afin de construire progressivement sa propre identité.

« Il faut déjà lire les autres, s’imprégner de ce qu’ils proposent non pour s’en approprier, mais pour s’en départir. Il n’y a que comme ça qu’on maximise la chance de ne pas tomber dans le plagiat », conseille-t-il.

Cette démarche place la lecture au cœur de la formation de l’écrivain. Connaître les œuvres existantes permettrait ainsi de mieux situer sa propre production, de prendre conscience des ressemblances possibles et, surtout, de rechercher une voie personnelle. Pour Edmond Batossi, la connaissance de la littérature ne doit donc pas conduire à l’imitation, mais aider l’auteur à s’en distinguer.

Il insiste également sur la nécessité de ne pas dissimuler ses rapports avec l’intelligence artificielle. « Il ne faut surtout pas avoir honte d’affirmer et d’afficher ses rapports avec l’Intelligence Artificielle », recommande-t-il. Une manière, selon lui, d’assumer ses choix et d’éviter que le silence autour de l’utilisation de ces outils ne nourrisse davantage les soupçons.

Un appel à la responsabilité de toute la chaîne du livre

Invité à adresser des conseils aux jeunes auteurs et aux éditeurs, Edmond Batossi se montre toutefois prudent. Il rappelle que sa propre plume est encore, selon ses mots, « au stade de balbutiements » et estime ne pas être en mesure de délivrer des recommandations définitives.

Il considère néanmoins que l’affaire Thélyson Orélien peut servir d’enseignement à l’ensemble des acteurs du monde littéraire. Les écrivains, mais aussi les personnes et les structures qui interviennent dans la publication et la diffusion des livres, sont concernés par les interrogations soulevées.

« Je n’ai aucun doute que cette affaire aura été, aussi bien pour nous écrivains que pour ceux qui nous éditent, d’une grande utilité », affirme-t-il. Il dit ainsi faire confiance aux différents maillons de la chaîne du livre pour prendre les dispositions nécessaires, chacun à son niveau.

Au-delà de la situation particulière de Thélyson Orélien, les propos d’Edmond Batossi ramènent donc le débat à une préoccupation majeure : comment préserver la confiance dans la création littéraire à l’heure où les technologies d’intelligence artificielle prennent une place croissante dans les pratiques d’écriture ? Pour l’auteur béninois, la réponse ne saurait reposer uniquement sur les écrivains. Elle engage également les éditeurs et, plus largement, tous ceux qui participent à la vie du livre.

Son regard révèle ainsi une tension entre l’évolution des outils de création et la nécessité de préserver l’authenticité des œuvres. S’il ne fixe pas de frontière définitive entre assistance et création, Edmond Batossi invite les auteurs à assumer leur rapport à l’IA, à cultiver leur singularité par la lecture et à rester conscients de leur responsabilité dans le processus créatif. Une réflexion qui, à ses yeux, concerne désormais bien plus qu’un seul écrivain.

Réalisé par Edouard HOUNTONDJI

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